les ramifications du « système Guérini »

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Le Monde 16/12/2010

Marseille Envoyé spécial – Alexandre Guérini est en prison. Impliqué dans une affaire de fraudes sur les marchés publics de la communauté urbaine de Marseille, le frère du président du conseil général des Bouches-du-Rhône et numéro un du PS à Marseille, Jean-Noël Guérini, dort depuis le 1er décembre dans la cellule réservée aux VIP de la maison d’arrêt de Luynes (Bouches-du-Rhône).

Alexandre Guérini, personnage central de cette procédure, est également impliqué dans un dossier similaire, aux dépens cette fois du conseil général de Haute-Corse, à Bastia. Mais là, son patronyme est simplement cité, sans que l’homme soit judiciairement mis en cause.

C’est que, indépendamment des soupçons qui pèsent sur lui, Alexandre Guérini, 54 ans, alias « monsieur frère », poursuivi à Marseille par le juge Charles Duchaine pour « abus de biens sociaux, détournement de biens publics, recel, corruption active, blanchiment en bande organisée et détention de munitions » a de drôles de relations. Il partage des intérêts au sein de plusieurs sociétés avec un certain Damien Amoretti, 34 ans, également mis en examen et incarcéré depuis le mois d’octobre par le même juge, mais dans l’affaire qui touche la collectivité de Haute-Corse. Damien Amoretti est suspecté d’avoir partie liée avec des hommes appartenant au grand banditisme, notamment Bernard Barresi, arrêté en juin après dix-huit ans de cavale.

4748unejeannoelguerini.jpg Jean-Noël Guerini Président PS du Conseil Général des Bouches du Rhône et frère d’Alexandre

Voilà maintenant près de deux ans que le juge Duchaine, de la juridiction interrégionale spécialisée (JIRS) de Marseille, enquête parallèlement sur ces deux affaires. Celle qui concerne la communauté urbaine de Marseille, présidée par Eugène Caselli (PS), qui fut jusqu’à ces derniers jours un proche des Guérini, est devenue « l’affaire Guérini ». Celle du conseil général de Haute-Corse atteint son partenaire Damien Amoretti et plusieurs fonctionnaires, dont un directeur de service, Pierre Olmeta.

Dans l’une et l’autre, les ingrédients sont les mêmes : fraudes autour des marchés publics, corruption et soupçons de blanchiment. Dans l’une et l’autre, on retrouve des myriades de sociétés – parfois les mêmes -, dont certaines, comme ABT, spécialisée dans les travaux publics, SMA Vautubière, dans la collecte des déchets, ou encore Cyrnea, dans la communication, sont domiciliées à Gardanne (Bouches-du-Rhône), au 837, Petit Chemin d’Aix, précisément à l’adresse où demeure Damien Amoretti. Elles perçoivent des sommes d’argent provenant des collectivités locales, sommes qui sont ensuite versées sur des comptes bancaires ouverts au Luxembourg, en Suisse, au Delaware (Etats-Unis) ou à Hongkong.

Dans l’affaire marseillaise, Alexandre Guérini, patron entre autres sociétés de SMA Environnement – son navire amiral, en quelque sorte – et fondateur, avec Damien Amoretti, de SMA Vautubière, a obtenu les marchés de collecte et de traitement de déchets auprès de la communauté urbaine de Marseille et de la communauté d’agglomération d’Aubagne. Sur ce marché de 17 millions d’euros pour le traitement de 95 000 tonnes de déchets, les enquêteurs s’étonnent qu’Alexandre Guérini ajoute aux déchets publics qu’il traite à la décharge du Mentaure, à La Ciotat, des déchets prélevés dans des entreprises privées, dont il facture ensuite le traitement à la collectivité. Sur cette fameuse décharge du Mentaure, les enquêteurs reprochent à Alexandre Guérini d’avoir commandé des travaux d’aménagement à Cyrnea, appartenant à Damien Amoretti, alors que cette société de communication, impliquée dans les détournements de fonds de Haute-Corse, ne dispose d’aucune compétence en matière d’aménagement.

L’information judiciaire ne s’arrête pas là. Elle vise également des rallonges de subventions accordées abusivement à des associations sur injonction d’Alexandre Guérini ou des turpitudes relevées auprès de l’office HLM Habitat 13, qui fut pendant plusieurs années présidé par le frère d’Alexandre. Lors de sa garde à vue les 29 et 30 novembre face aux gendarmes, Alexandre Guérini a contesté point par point toutes ces implications.

L’affaire de Haute-Corse met au jour des marchés frauduleux conclus avec la complicité du directeur des interventions sociales et sanitaires de ce département, Pierre Olmeta, écroué il y a trois semaines à la prison des Baumettes, à Marseille. Comme il l’a reconnu lors de sa garde à vue face à un inspecteur des douanes, celui-ci commandait divers produits pour le compte de la collectivité départementale insulaire : des brumisateurs destinés aux personnes âgées, des préservatifs pour les campagnes de prévention contre le SIDA (certains n’étaient pas conformes, il a fallu les renvoyer), ou encore des agendas que le conseil général réservait à son personnel ou offrait à ses partenaires.

« Par solidarité familiale, tendresse et bêtise », a-t-il assuré aux enquêteurs, Pierre Olmeta travaillait avec l’un de ses cousins, un certain Patrick Boudemaghe, 51 ans, cogérant de la société ABT avec Damien Amoretti. Patrick Boudemaghe a été arrêté en Espagne, il y a un mois, et est attendu de pied ferme au tribunal de Marseille par le juge Duchaine. Et ce avec d’autant plus d’impatience que Patrick Boudemaghe semble particulièrement proche du caïd Bernard Barresi.

Installé dans le sud de l’Espagne, à Malaga, Patrick Boudemaghe était en quelque sorte le trésorier de Bernard Barresi, alors que celui-ci était recherché par toutes les polices de France. Le malfaiteur donnait ses instructions, et Patrick Boudemaghe exécutait. Besoin d’argent ? Patrick Boudemaghe effectuait des virements sur des comptes ouverts en Espagne. Besoin de quelques emplettes ? Patrick Boudemaghe partait faire les boutiques.

Dans ces deux affaires, une question centrale taraude la justice : le grand banditisme a-t-il réussi à mettre la main sur des hommes plus ou moins influents au sein de l’économie locale et des collectivités territoriales ? Depuis plusieurs années, des responsables policiers et des magistrats plongés dans ces dossiers évoquent, à mots encore couverts, ce qu’ils appellent une « mafiosisation » de certaines parties de la société. Si, dans ces deux affaires, les présomptions des enquêteurs se confirment, ces inquiétudes auront été fondées.

Yves Bordenave Article paru dans l’édition du 17.12.10

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