• Accueil
  • > cinema
  • > « Hors la loi » la fiction n’excuse pas tout !

« Hors la loi » la fiction n’excuse pas tout !

Rachid Bouchared réalisateur du film  Hors la loi

« Hors la loi », les pieds-noirs et les dates qui fâchent

Le Point.fr :  http://www.lepoint.fr/actualites-chroniques/2010-05-21/hors-la-loi-les-pieds-noirs-et-les-dates-qui-fachent/1238/0/457783

« Gauche, gauche, am, deux, am, deux », dans un impeccable uniforme blanc, un lieutenant de la Coloniale, dont la couleur de cheveux atteste qu’il tient davantage du cadre honoraire que de la réserve, marque le pas pour les 77 porte-drapeaux (anciens combattants, association de rapatriés) qui précèdent près de 1.200 manifestants – français d’Algérie, anciens du contingent, élus de la région – qui défilent ce 21 mai dans les rues de Cannes pour protester contre la projection du film de Rachid Bouchared, Hors la loi . Une manifestation que souligne avec bien plus de conviction le « chant des Africains », devenu l’hymne des pieds-noirs dans les années 1960, que quelques rares slogans, qui paraissent plutôt anachroniques, de « Mort au FLN ».

Les pieds-noirs sont fâchés au sujet des dates. Du moins les dates qu’on cherche à leur imposer. Les politiques, souvent, les cinéastes, parfois. Ainsi du 19 mars 1962. Des municipalités, en France, ont donné le nom d’une rue à ce jour-là. Leur façon à elles de commémorer la fin de la guerre d’Algérie. Parce que le 19 mars 1962, au lendemain de la signature des accords d’Evian, est la date officielle du cessez-le-feu conclu entre la France et le gouvernement provisoire algérien. A une nuance de taille près, disent les pieds-noirs et les associations qui défendent leur mémoire et leurs intérêts : ce jour-là, c’est seulement l’armée française qui a observé le cessez-le-feu. Les maquis du FLN ont continué leurs actions militaires, et notamment les attentats individuels ou collectifs contre des civils européens. Il vaut donc mieux ne pas parler du 19 mars 1962 aux pieds-noirs.

Un scénario simpliste et bourré de poncifs

C’est la même chose avec les 8 et 9 mai 1945, à Sétif, en Algérie, dont le cinéaste franco-algérien Rachid Bouchared a fait le point de départ du film qu’il présente au Festival de Cannes. C’est le droit des cinéastes de prendre, dans une oeuvre de fiction, quelque distance avec la réalité, mais le scénario de Hors la loi , simpliste et bourré de poncifs, prend parfois des airs de film de propagande soviétique des années 1940 pour décrire l’origine et le développement sur le territoire français d’un réseau FLN, laissant derrière lui des traces particulièrement sanglantes chez les immigrés algériens mous ou traîtres.

Les événements de Sétif, en particulier, qui, d’une certaine façon, éclairent ce qui allait se passer neuf ans plus tard, méritaient certainement un traitement moins carricatural que celui que leur a infligé Bouchareb. Car les faits sont aujourd’hui avérés et la brutalité ou l’aveuglement dans la répression d’une des premières manifestations des indépendantistes, le 9 mai, n’est sûrement pas un fait d’armes dont la France peut être fière. Même si on a cherché à les justifier parce que la veille, des exactions, elles aussi d’une sauvagerie inouïe, avaient fait beaucoup de victimes dans les rangs de civils européens descendus pacifiquement dans la rue pour célébrer la victoire du 8 mai 1945 sur l’Allemagne.

Blessures encore mal cicatrisées

Les Arabes, dont la plupart venaient des montagnes proches de Sétif, ont eu ce jour-là ce qu’un pied-noir qualifie de « coup de folie ». Et il ajoute que ce dérapage-là ressemblait beaucoup à cet autre « coup de folie », qui a eu lieu dix-sept ans plus tard, le 5 juillet 1962 à Oran, jour officiel de l’indépendance : là aussi les Arabes avaient fondu sur la ville. En ligne de mire, les pieds-noirs qui n’avaient pas encore quitté le pays. Bilan 475 morts, et surtout 1.300 disparus dont on devine le sort qui leur a été réservé. Bien plus en une journée que pendant toute la dictature argentine…

Seulement,ce jour-là, à la différence de Sétif, l’armée française n’est pas intervenue. Suivant les ordres envoyés de Paris au Général Katz, elle est restée dans ses casernes. On peut parfois comprendre que les pieds-noirs soient fâchés contre les dates, surtout quand elles leur rappellent des blessures encore mal cicatrisées.

Laisser un commentaire